Nous
avons tous entendu parler au lycée du fameux plan dialectique :
thèse, antithèse, synthèse. C'était le plan canonique, la forme
consacrée dans laquelle la pensée devait se couler. Et pour cause,
cette triade possède ses titres de noblesse puisqu'elle a été adoubée
par Hegel en personne. Mais à quoi renvoie précisément cette
progression en trois temps : le pour, le contre et la
synthèse ? Cette dernière est familièrement remplacée par la fameuse « foutaise »,
ce qui, il faut bien l'avouer, n'est pas totalement déplacée si l'on considère qu'elle tourne souvent à l'amalgame d'idées loufoques. Mon objectif n'est pas, ici, de dire le dernier mot sur
la dialectique, mais de présenter succinctement la lecture qu'en fait Slavoj Zizek
à partir de l’œuvre de Hegel (et à la lumière de Lacan). Pour
le dire rapidement, la synthèse dialectique, loin d'être la conjonction de la
thèse et de l'antithèse, ne serait que la répétition de
l'antithèse, moins quelque chose… Ainsi,
la synthèse n'ajoute rien ; au contraire, elle soustrait.
La
dialectique : un lieu commun
Dans
la pensée de Hegel, le processus dialectique est présenté comme
l'enchaînement des trois moments suivants : l'identité, la
différence et l'identité de l'identité et de la différence. Par
exemple, l'esprit subjectif est enfermé en lui-même, replié sur
lui-même : c'est le moment de l'identité et de l'immédiateté.
L'exemple type en est le cogito
cartésien : l'esprit, qui doute de tout sauf de lui-même. Je
pense donc je suis. Mais que
vaut cette certitude ? Pas grand-chose, car elle reste
théorique. Il faut donc passer à la différence, c'est-à-dire à
l'épreuve de l'altérité grâce à une médiation. Imaginons, dit
Hegel, un petit garçon qui fait des ricochets. Les vagues qu'il
crée, par son activité, à la surface de l'eau sont une projection
de lui-même : de son esprit, de ce dont il est capable. Son
esprit n'est plus replié sur lui-même, mais objectivé – fait
objet – dans le monde. La synthèse apparaîtrait alors comme la
reconnaissance que les deux moments sont indispensables à
l'existence du sujet : une certitude subjective quant à
lui-même (son existence, son être, ses capacités) et une garantie
objective, inscrite dans le monde, visible pour lui et les autres. La
synthèse serait alors la compilation des deux moments précédents.
Cependant, c'est ce schéma
que Zizek traite de lieu commun : « La ''Substance comme
Sujet'' signifie qu'il y a une entité qui se développe,
s'extériorise, pose son Altérité, puis se réunit avec celui-ci…
À
la différence de ce lieu commun... » (Le sujet qui
fâche, Flammarion, p. 107).
La
dialectique en cinq temps
Zizek
poursuit alors en indiquant comment Hegel développe par moment
l'idée que la dialectique serait un mouvement en quatre, voire cinq
étapes. Pourtant, ce qui m'intéresse ici est différent. C'est la
façon dont il renouvelle l'idée que la synthèse serait juste une
compilation finale, une façon de mettre un terme à la contradiction
en résolvant la tension qu'elle
implique. Pour comprendre
cette idée, il faut faire appel à la distinction entre Entendement
et Raison. L'entendement serait, selon les mots de la Phénoménologie
de l'Esprit, une puissance de
mort, de division, de séparation. L'entendement serait la faculté
de l'abstraction au sens de ce qui sépare. Par exemple, dans Qui
pense abstrait ?, Hegel
évoque le cas d'un condamné à mort qui est perçu par ceux qui
assistent à son exécution selon des catégories abstraites :
c'est un bel homme, malgré tout, disent certaines femmes ; ce
n'est qu'un criminel, disent certains hommes. Bref, personne ne
l'envisage comme totalité, comme un ensemble concret, comme
un être doté d'une multitude de qualités.
Cela, c'est le travail de la raison, qui lie les déterminations les
unes aux autres. Or, si Hegel est souvent
présenté comme un philosophe de la raison, il n'en reste pas moins
qu'il donne l'ascendant à l'entendement. En effet, si l'entendement
sépare et divise, la raison n'est pas ce qui vient après,
pour opérer la synthèse de façon magique. Au
contraire, elle prend acte du
travail de l'entendement.
La
dialectique du langage
Prenons
un exemple simple : le langage. Utiliser des mots pour évoquer
le réel, c'est le simplifier. Parler de nos émotions, avec toutes
leurs nuances, leur richesse, leurs
idiosyncrasies
en disant « joie », « tristesse », « amour »,
c'est, d'une certaine façon, sacrifier la chose elle-même au profit
de son symbole. L'entendement sépare alors
nettement le mot et la chose, la représentation symbolique et le
réel. Utiliser
l'un au détriment de l'autre est vécu comme une perte. Je parle de
ma joie, mais les mots mêmes que j'utilise n'en dise rien de
véritable. Ils la trahissent plus qu'ils
ne l'expriment. La thèse correspondrait donc à la situation
suivante : mes émotions telles que je les vis, dans toute leur
richesse ; en-deçà du
langage, elles sont purement
subjectives
et, partant, incommunicables.
L'antithèse (le moment de la différence),
c'est l'extériorisation à travers le langage. Il faut bien que mes
émotions s'objectivent, sinon elles risquent de sombrer dans le
néant. Autant en parler en les déformant, plutôt que de ne pas en
parler du tout.
Or, la conscience vit cette
antithèse dans le
déchirement. Le réel est à jamais perdu, sacrifié sur l'autel des
symboles du langage. C'est là précisément qu'une nouvelle
compréhension de la synthèse est intéressante. Il s'agit de la
répétition de l'antithèse, mais avec quelque chose en
moins. Quelle
est cette chose qu'il faut
ôter ? Tout simplement,
l'illusion qu'il y a un au-delà du langage. Comme
le dit Zizek, l' « Entendement, privé de l'illusion qu'il y a
quelque chose au-delà de lui, c'est la Raison » (Ibid.,
p. 117).
Au-delà
du Réel ?
On
trouve ici plusieurs idées. Déjà, l'idée que le Réel nous est
inaccessible (c'est une idée lacanienne), si ce n'est à travers sa
symbolisation. Ensuite, l'idée que ce que nous pensons avoir perdu,
nous ne l'avons jamais eu. Le Réel, riche et foisonnant, qui se
tient derrière le langage, n'est en réalité nulle part,
si ce n'est dans le langage lui-même. Enfin,
l'idée que lorsque nous
cherchons à résoudre les contradictions de notre existence –
quand nous cherchons la synthèse existentielle de notre dialectique
personnelle (où est la Vraie vie?) – il s'agit uniquement de se
débarrasser de l'illusion que la synthèse est autre chose que la
répétition de l'antithèse. Ce
que nous pensons qui nous échappe, nous l'avons déjà.