vendredi 1 février 2019

Peut-on désirer autre chose que d'être heureux ? [2/2]

Sérieusement ?
Lorsque nous avons quitté Kant la dernière fois, nous en étions restés à l'idée que le devoir importe davantage que le bonheur puisqu'il constitue une fin digne de l'homme. Cette dignité s'explique par deux raisons. D'abord, la raison humaine n'est pas réductible à un simple instrument de calcul - la raison instrumentale - au service de fins égoïstes, mais elle est une puissance pratique. Autrement dit, le pouvoir de choisir  le Bien en soi (das Gut) au détriment du bien pour nous (das Wohl). Ensuite, la maxime du devoir est limpide et l'impératif catégorique tranche par sa clarté intrinsèque. C'est ce que l'on ne peut pas ne pas faire. Si je trouve dans la rue un porte-feuille rempli de billets, je sais que je ne dois pas le garder. A contrario, le désir de bonheur nous plonge dans le dédale des impératifs hypothétiques : si je fais x, il se passera y ; mais si je fais z... tout cela, sans aucune certitude quant au résultat de nos actes. Faut-il alors considérer que l'affaire est jugée et le bonheur indigne de nous ?

mardi 15 janvier 2019

Peut-on désirer autre chose que d'être heureux ? [1/2]

Aristote (384-322 av. J.-C.)
Une telle question semble, au premier abord, incongrue. Comment imaginer que le bonheur ne fasse pas partie de nos désirs les plus fondamentaux ? Comment même éviter de le placer au fondement de tous nos désirs ? Aristote le soulignait déjà dans son Éthique à Nicomaque: si chaque activité vise un bien qui lui est propre (la santé pour la médecine, la victoire pour la stratégie, etc.), aucune de ces fins ne vaut en elle-même. Elle n'est jamais qu'un moyen en vue d'une fin supérieure. Par exemple, la victoire permet de vivre en paix, la paix renvoyant à son tour à d'autres fins.

mardi 1 janvier 2019

Peterson dans tous ses états

Jordan Peterson
Le titre de ce billet est un clin d’œil à un film de Woody Allen : Deconstructing Harry (1997), rendu en français par Harry dans tous ses états. Or, le problème de cette traduction tient à la disparition de la notion de ''déconstruction'', issue des philosophies de Heidegger et de Derrida. Précisons tout de même que déconstruire n'est pas détruire. Pour Heidegger, déconstruire (abbauen) la métaphysique ne revenait pas à l'annihiler, mais plutôt à mettre au jour ses présupposés, ses postulats ou ses fondements. Ainsi, en déconstruisant Jordan Peterson, mon propos n'est pas d'argumenter contre lui, ni de détruire ses idées ; bien au contraire, il s'agit d'expliciter sa pensée, ses fondements ou les chemins qui y mènent.

samedi 15 décembre 2018

Peut-on penser sans les autres?


Cet article se veut une réponse à une remarque - ou à une objection - qui m'a été faite, selon laquelle je parlerais - ou écrirais - rarement sans citer des auteurs à l'appui. Un ami me le faisait encore remarquer récemment, me donnant à comprendre qu'il s'agissait-là d'une sorte de démission de la pensée. En somme, plutôt que de dire ce que je pense, je dirais ce que les autres pensent. Au mieux, ce serait une façon de botter en touche ou de se dérober; au pire, ce serait le signe d'une absence de pensée personnelle. Or, si j'entends bien le reproche qui m'est adressé, je ne peux hélas absolument pas y souscrire. Il me semble inconsistant, si ce n'est complètement contradictoire. Pour le dire rapidement, je ne crois pas qu'on puisse penser sans les autres (ce qui ne veut pas dire laisser les autres penser à notre place). Mais cela mérite d'être justifié. C'est ce que je me propose de faire, en avançant trois séries d'arguments.

samedi 1 décembre 2018

Faut-il brûler les musées ?

Longtemps, j'ai regardé les journaux télévisés avec dépit ; c'est que s'y affirme une métaphysique implicite. L'art, systématiquement, s'y trouve relégué à la fin. On parle d'abord politique, économie, relations internationales, puis, une fois l'essentiel dit, on cède la place à l'art : inessentiel. CQFD. Or, comme beaucoup, je n'ai pas le sentiment que l'art occupe une place périphérique dans ma vie. Je souscris aux propos de Merleau-Ponty : "Il n'y a [...] pas d'art d'agrément" (Sens et non-sens) et à ceux de Nietzsche qui nous rappellent que l'art ne saurait être un simple divertissement, plutôt "la tâche suprême et l'activité proprement métaphysique de cette vie" (Naissance de la tragédie).